Si l'inspiration nous met face à cette puissance de l'intelligence pratique d'être source d'une nouvelle forme, d'une idée capable d'être réalisée dans la matière, elle implique également une façon particulière « d'être au monde » selon une expression des philosophies modernes, comme la phénoménologie.
L'homme est face à une matière capable d'être transformée et il la regarde dans la lumière de cette capacité à être transformée. L'artisan et l'artiste ont une connaissance particulière de la matière, ils en saisissent à la fois les qualités, les déterminations et également la vulnérabilité ou la part d'indétermination inhérente à la réalité mue.
Cette connaissance est très différente de la connaissance philosophique de la matière en philosophie de la nature, elle implique un prisme particulier, celui de la connaissance artistique. Dans la connaissance philosophique de la nature, la matière est regardée pour elle-même et non dans sa capacité à être transformée.
Deux types de connaissance donc : l'une qui est pratique et qui confère à l'homme le sens d'une certaine supériorité sur la matière, il domine la matière et lui donne une nouvelle forme, et l'autre qui s'apparente davantage à la théoria, une connaissance plus contemplative, où l'intelligence est, cette fois, mesurée par la réalité en mouvement. Elle comprend sa dépendance dans l'ordre de la connaissance à l'égard de cette réalité qui n'est pas le fruit de sa pensée mais qui existe avant elle comme un fait concret, une réalité sensible, une ousia sensible.
Il est très important de bien comprendre ce qui différencie ces deux modes de connaissance si l'on ne veut pas réduire la connaissance humaine à une connaissance de mode artistique dans laquelle le développement des « possibles » dans la pensée jouerait un rôle prépondérant. Il y aurait ici, également, beaucoup à dire sur le développement des pensées philosophiques qui, depuis Descartes, ont fondé leur point de départ non sur l'expérience immédiate des ousia sensibles – la connaissance de celles-ci étant suspecte - mais sur les idées présentes dans la raison humaine, explorées dans une attitude réflexive de méditation à l'intérieur d'un développement dialectique. Mais cela est un autre sujet.
Revenons à l'activité du travail. Si celle-ci implique une connaissance préalable de la matière, si elle met en jeu une alliance particulière de l'intelligence et de l'imagination source de l'inspiration et d'un choix artistique, elle demande de se réaliser dans l'oeuvre. Comme nous l'avons dit, l'oeuvre est à la fois le fruit du travail et son but. On travaille pour réaliser une oeuvre. Dans le travail de l'artisan, en plus du savoir-faire dont nous aurons à reparler, il y a l'utilisation d'outils. Ceux qui connaissent le compagnonnage savent la beauté des outils traditionnels et avec quel respect et quel amour ils sont utilisés par les compagnons. La philosophie du travail humain réclamera donc une réflexion en profondeur sur l'outil et sur ses développements.
L'outil dans sa forme première constitue un véritable prolongement de la main. Il permet de donner à la matière sa nouvelle détermination. Dans le monde moderne, l'outil a connu des développements prodigieux et l'on a vu apparaître des machines outils et des robots et surtout l'avènement d'un outil particulier qui ne vient plus prolonger la main, mais la raison humaine : l'ordinateur. Celui-ci au point de départ était surtout utilisé pour le calcul... il permettait de réaliser des opérations très difficiles en un temps record. Au départ, l'ordinateur était une immense armoire qui parfois prenait un mur entier... aujourd'hui de nombreux étudiants se promènent avec leur « portable » qui a des capacités invraissemblables en terme de mémoire et de variété d'utilisation.
La philosophie du travail demande une réflexion approfondie sur la dimension humaine du travail. A partir de quand un travail n'est-il plus vraiment humain ? La machine travaille-t-elle ? Jusqu'où peut-on désapproprier l'homme du travail et de son fruit ? Autant de questions aussi passionnantes que brûlantes, auxquelles s'ajoutent aujourd'hui les questions concernant les matières non-naturelles et malheureusement les problèmes de pollution de la nature (on préfère dire aujourd'hui de l'environnement) par l'accumulation de déchets toxiques ou difficilement recyclables.
(à suivre)
Ecrire un commentaire - Voir les 1 commentaires - Recommander
Derniers Commentaires